Séance 2 – Culture littéraire – La nouvelle fantastique – « La Morte » de Guy de Maupassant : l’amour et la mort

Objectif : j’étudie un début de nouvelle fantastique

Guy de Maupassant (1850-1893) a écrit de nombreux romans et nouvelles réalistes. Mais à la fin de sa vie, le déclin de sa santé et ses angoisses lui inspirent plus d’une trentaine de nouvelles fantastiques, dans lesquelles il développe son goût pour l’étrange et l’inquiétant.

Qu’est-ce que la passion amoureuse ?

L’amour-passion désigne un amour violent et exclusif inspiré par une personne et dégénérant parfois en obsession.

La morte de Guy de Maupassant

Je l’avais aimée éperdument ! Pourquoi aime-t-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu’un être, de n’avoir plus dans l’esprit qu’une pensée, dans le coeur qu’un désir, et dans la bouche qu’un nom : un nom qui monte incessamment, qui monte, comme l’eau d’une source, des profondeurs de l’âme, qui monte aux lèvres, et qu’on dit, qu’on redit, qu’on murmure sans cesse, partout, ainsi qu’une prière.

Je ne conterai point notre histoire. L’amour n’en a qu’une, toujours la même. Je l’avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j’avais vécu pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné dans tout ce qui venait d’elle, d’une façon si complète que je ne savais plus s’il faisait jour ou nuit, si j’étais mort ou vivant, sur la vieille terre ou ailleurs.

Le baiser de Gustav Klimt – vers 1907 – Musée Österreichische, Vienne

Et voilà qu’elle mourut. Comment ? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s’est-il passé ? Je ne sais plus.

Des médecins venaient, écrivaient, s’en allaient. On apportait des remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, elle me répondait. Que nous sommes-nous dit ? Je ne sais plus. J’ai tout oublié, tout, tout ! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit soupir, son petit soupir si faible, le dernier.

La garde dit : « Ah! » Je compris, je compris ! Je n’ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot :  » Votre maîtresse. » Il me sembla qu’il l’insultait. Puisqu’elle était morte on n’avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d’elle.

On me consulta sur mille choses pour l’enterrement. Je ne sais plus.

Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de marteau quand on la cloua dedans. Ah ! mon Dieu !

Elle fut enterrée ! enterrée ! Elle ! dans ce trou ! Quelques personnes étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus.

Je marchai longtemps à travers des rues. Puis je rentrai chez moi.

Le lendemain je partis pour un voyage.

Hier, je suis rentré à Paris.

GUY DE MAUPASSANT, « La Morte » (1897)

QUELQUES PISTES DE LECTURE …

1 – Avant de lire le début de la nouvelle, intéressez-vous à son titre. A votre avis, quel genre d’histoire un titre comme “La Morte” annonce t-il ? En quoi cette histoire pourrait-elle avoir un côté fantastique ?

Un titre comme “La Morte” annonce une nouvelle fantastique : il pourrait notamment être question d’une morte qui sortirait de son cercueil pour revenir hanter les vivants.

2 – Lisez le premier paragraphe. Comment pourriez-vous qualifier l’amour éprouvé par le narrateur pour son amante (rappelez-vous de la séquence “dire l’amour” où nous avions défini les différentes nuances de l’amour) ? Pensez-vous que ce genre d’amour soit bien illustré par le tableau de Gustav Klimt ?

L’amour éprouvé par le narrateur pour son amante est passionnel : il ne vivait que pour elle (”Je l’avais aimée éperdument ! Pourquoi aime-t-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu’un être, de n’avoir plus dans l’esprit qu’une pensée, dans le coeur qu’un désir, et dans la bouche qu’un nom”) Ce genre d’amour est bien illustré par le tableau de Gustav Klimt, qui évoque aussi un amour-passion.

3 – Lisez le deuxième paragraphe. Le narrateur y apporte un témoignage supplémentaire sur sa liaison amoureuse. Relevez les éléments qui vous paraissent réalistes. Relevez les éléments qui montrent au contraire que le narrateur a déjà perdu le contact avec la réalité.

Le narrateur commence par donner quelques détails qui paraissent réalistes, puisqu’il évoque leur rencontre et la durée de leur liaison (”Je l’avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j’avais vécu pendant un an dans sa tendresse”) Mais il évoque sa perte de toute notion de temps et de lieu, ce qui montre que pendant cette liaison, il avait déjà perdu le contact avec la réalité : (”lié, emprisonné dans tout ce qui venait d’elle, d’une façon si complète que je ne savais plus s’il faisait jour ou nuit, si j’étais mort ou vivant, sur la vieille terre ou ailleurs.”)

4 – En quoi cette passion amoureuse se termine t-elle particulièrement mal ? Montrez que le narrateur a oublié en partie ce qui s’est passé. En quoi cela traduit-il un état de confusion mentale ?

Cette passion amoureuse se termine mal car l’amante du narrateur finit par mourir. Ce dernier a oublié en partie ce qui s’est passé : il a notamment oublié la cause exacte de la mort de son amante (“Et voilà qu’elle mourut. Comment ? Je ne sais pas, je ne sais plus.”), ainsi que les dernières paroles qu’ils ont échangées (“Je lui parlais, elle me répondait. Que nous sommes-nous dit ? Je ne sais plus. J’ai tout oublié, tout, tout !”) Cela montre un état de confusion mentale puisque ce sont des choses qui seraient restées gravées dans la mémoire de toute autre personne.

5 – Cependant, le narrateur dit qu’il se rappelle très bien de deux choses. Quelles sont-elles ? En quoi ces souvenirs risquent-ils de mener le narrateur vers le désespoir ?

Le narrateur se rappelle très bien son dernier soupir ainsi que le bruit des coups de marteau lorsque l’on cloua le cercueil. Ces souvenirs risquent de le mener vers le désespoir en raison de leur caractère particulièrement morbide.

6 – Analysez le comportement du narrateur lors de l’enterrement. Pensez-vous qu’il ait encore toute sa tête ? A votre avis, que va t-il se passer ensuite ?

Lors de l’enterrement, le narrateur se sauve et se met à courir dès que le cercueil a été descendu en terre. Il n’a plus toute sa tête, car autrement il serait resté pour rendre un dernier hommage à son amante défunte. Il se peut qu’ensuite il plonge complètement dans la folie.

Analyse d’image

Atala au tombeau d’Anne-Louis Girodet – Vers 1808 – Musée du Louvre
Que représente ce tableau ? En quoi est-il comparable au texte étudié ?

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