Séance 5 – Culture littéraire – La main de Guy de Maupassant : une mystérieuse affaire (séance du vendredi 20 mars)

La main de Guy de Maupassant (paru dans Gil Blas, le 18 mars 1885

On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.
M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.
Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.
Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :
— C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.
Le magistrat se tourna vers elle :
— Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot « surnaturel » que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.
Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :
— Oh ! dites-nous cela.
M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :
— N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :

J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.
Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.
Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.
Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.
Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.
Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.
Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.
Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.
J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.

Quelques pistes de lecture …

1 – Quelle est la profession de M. Bermutier ? Le crime qu’il évoque au début du texte (qui est en fait le crime de Saint Ouen et non de Saint Cloud) est-il surnaturel ou bien s’inscrit-il dans un cadre réaliste ? Vous vous aiderez de la coupure de journal ci-dessous pour répondre.

M. Bermutier est un juge d’instruction. Le crime de Saint-Ouen, qu’il évoque au début du texte sous le nom de “crime de Saint-Cloud”, s’inscrit dans un cadre réaliste. Il s’agit en fait d’un fait divers dont on parlait beaucoup dans les journaux à l’époque de Maupassant.

2 – M. Bermutier s’apprête à raconter une affaire “où semblait se mêler quelque chose de fantastique”. Mais croit-il vraiment à l’existence du surnaturel ?

Monsieur Bermutier ne croit pas vraiment à l’existence du surnaturel, puisqu’il précise aux femmes auxquelles il raconte cette histoire : ”N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales.”

On devine que le juge Bermutier est quelqu’un d’extrêmement raisonnable qui pense qu’il y a une explication logique à tout.

3 – De quel genre d’affaires le juge Bermutier s’occupait-il à Ajaccio ? Comment les qualifie t-il ? En quoi cela est-il surprenant ?
La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, 1808 (musée du Louvre) de Pierre Paul Prud’hon

À Ajaccio, le juge Bermutier s’occupait d’affaires de vendetta, c’est-à-dire de vengeances privées entre familles rivales. Il qualifie ces affaires de “superbes”, de ”dramatiques au possible”, de ”féroces” et d’”héroïques”. Il précise même qu’il s’agit là des ”plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver”

Cela est très étonnant : le juge Bermutier semble apprécier la beauté de ces crimes comme on apprécie un beau tableau.

4 – Pourquoi Sir John Rowell suscite t-il la méfiance des habitants d’Ajaccio ?

Sir John Rowell suscite la méfiance des habitants d’Ajaccio car c’est un étranger (il est anglais) qui vit seul dans sa demeure et ne parle à personne. Des rumeurs courent sur son compte : certains disent de lui qu’il a commis un crime épouvantable et cherche à se cacher.

5 – Comment le juge Bermutier entreprend t-il d’enquêter sur Sir John Rowell ? À votre avis, que va t-il découvrir ?

Afin d’enquêter sur Sir John Rowell, le juge Bermutier va chasser sur ses terres. Peut-être va t-il découvrir que Sir John Rowell est bel et bien un criminel en cavale.

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