Séance 4 – Culture littéraire – La nouvelle fantastique – « La Morte de Maupassant » : un cauchemar ? (Séance du jeudi 19 mars)

Objectifs : 1/ Je découvre les caractéristiques du fantastique 2/ Je découvre le mécanisme de la chute

Cette séance a été corrigée sur Discord le jeudi 19 mars, alors que nous étions tous confinés à cause du Covid-19

Extrait de “La Morte” de Maupassant


Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de morts.
  J’errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même, j’allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées ! Je lisais les noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit ! quelle nuit ! Je ne la retrouvais pas !
  Pas de lune ! Quelle nuit ! J’avais peur, une peur affreuse dans ces étroits sentiers, entre deux lignes de tombes ! Des tombes ! des tombes ! des tombes ! Toujours des tombes ! À droite, à gauche, devant moi, autour de moi, partout, des tombes ! Je m’assis sur une d’elles, car je ne pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient.
  J’entendais battre mon cœur ! Et j’entendais autre chose aussi ! Quoi ? Un bruit confus innommable ! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, ce bruit ? Je regardais autour de moi !
  Combien de temps suis-je resté là ? Je ne sais pas. J’étais paralysé par la terreur, j’étais ivre d’épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.
  Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j’étais assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l’eût soulevée. D’un bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre que je venais de quitter se dresser toute droite ; et le mort apparut, un squelette nu qui, de son dos courbé, la rejetait. Je voyais, je voyais très bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire : « Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du Seigneur. »
  Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l’heure elles étaient gravées ; et du bout de l’os qui avait été son index, il écrivit en lettres lumineuses comme ces lignes qu’on trace aux murs avec le bout d’une allumette :
  « Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il le put et mourut misérable. »
  Quand il eut achevé d’écrire, le mort immobile contempla son œuvre. Et je m’aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.
  Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs1, envieux, qu’ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes filles chastes2, ces commerçants probes3, ces hommes et ces femmes dits irréprochables. 
  Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde ignore ou feint4 d’ignorer sur la terre.
  Je pensai qu’elle aussi avait dû la tracer sur sa tombe.
  Et sans peur maintenant, courant au milieu des cercueils entrouverts, au milieu des cadavres, au milieu des squelettes, j’allai vers elle, sûr que je la trouverais aussitôt. 
  Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire5
  Et sur la croix de marbre où tout à l’heure j’avais lu : « Elle aima, fut aimée, et mourut. », j’aperçus : « Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut. »
Il paraît qu’on me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d’une tombe.

Quelques pistes de lecture …

1 – Que cherche le narrateur ?

Flora et Shana ont répondu …

Le narrateur cherche la tombe de son amante.

2 – Comment lit-il les noms sur les tombes ?

Elodie et Assetou ont répondu …

Il lit les noms sur les tombes en promenant ses doigts sur les lettres.

3 – Dans quel état d’esprit le narrateur se trouve t-il ? Pourquoi est-il dans cet état ? Pour répondre à cette question, veuillez relever le champ lexical de la peur et de l’angoisse.

Assetou et Shana ont répondu …

Le narrateur est paralysé par la terreur (« j’étais paralysé par la terreur, j’étais ivre d’épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir »).

S’il est si terriblement angoissé, c’est parce qu’il se trouve dans un cimetière en pleine nuit et ne trouve pas la tombe de son amante.

4 – Quel est l’évènement surnaturel qui se produit ? Qui était Jacques Olivant ?

Elodie a répondu …

L’évènement surnaturel qui se produit est que les morts sortent de leurs tombes.

Jacques Olivant était un homme, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il est écrit sur sa tombe qu’il aimait les siens.

5 – Tous les cadavres sont sortis de leur tombe et corrigent les épitaphes. Quelle est la cruelle vérité sur la vie de Jacques Olivant et des autres cadavres ?

Shana a répondu …

Les personnes qui sortent de leurs tombes effacent les épitaphes mensongères et écrivent la vérité sur leur propre vie : « ils écrivaient tous en même temps la cruelle vérité ».

Par exemple, la cruelle vérité sur la vie de Jacques Olivant est qu’il n’aimait pas les siens et qu’il était un homme peu recommandable. C’est pourquoi son épitaphe est corrigée de la manière suivante : “Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il le put et mourut misérable.”

6 – Quelle image Maupassant donne t-il de l’humanité ?

Élodie a répondu …

Maupassant nous donne une image très négative, très noire, de l’humanité. Pour lui, la “cruelle vérité” que “tout le monde feint d’ignorer sur terre”, c’est que les hommes sont tous haineux, hypocrites et menteurs, et que leur vertu n’est le plus souvent qu’une apparence.

On pourrait ajouter que Maupassant semble être un auteur très pessimiste, et peut-être un peu misanthrope.  

7 – Qu’apprend le narrateur sur les origines de la maladie de sa maîtresse ?

Julia a répondu …

Comme son amante morte corrige son épitaphe, le narrateur apprend que cette dernière l’a trompé, qu’elle est sortie, et qu’ayant pris froid, elle est morte.

C’est là une manière assez triste de terminer la nouvelle : l’amante, qui nous était présentée comme le grand amour du narrateur, était en fait aussi hypocrite que Jacques Olivant.

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