





I – LECTURE DU CONTE – Bunbuku Chagama : histoire du tanuki bouilloire
Dans la province de Kōzuke vivait il y a des centaines d’années un marchand ambulant d’un naturel aimable et réfléchi qui gagnait chichement sa vie en achetant et en revendant des marmites et autres ustensiles ménagers. Il habitait une petite et modeste demeure, avec sa femme dont il était très épris. Leur fils était parti s’installer à Edo, à environ trois jours de marche, mais il revenait plusieurs fois par an chez ses parents qui l’accueillaient toujours avec joie.
Un après-midi, le colporteur traversa la forêt en direction de sa maison, chargé des menus objets qu’il avait rassemblés dans la ville voisine. En atteignant une clairière située non loin de son habitation, il entendit du vacarme et vit des enfants armés de bâtons qui criaient en poursuivant un tanuki. Les garnements n’avaient manifestement pas de bonnes intentions et semblaient pouvoir vraiment finir par causer du mal au tanuki. Le marchand posa par terre le grand et lourd panier d’osier qu’il portait sur son dos et s’écria : « Hé, les gamins, laissez cette pauvre créature tranquille et rentrez tout droit chez vos parents ! » Le petit groupe grommela à voix basse, mais stoppa sa chasse et se dispersa, allant sans nul doute chercher querelle ailleurs. Sa hotte une fois remise en place sur son dos, le colporteur prit une profonde inspiration et reprit sa marche.



« Okaeri nasai », lui dit son épouse en effectuant le salut traditionnel dès qu’il franchit le seuil de son humble demeure.
« Tadaima », répondit-il en utilisant ce terme signifiant « Je suis rentré » pour confirmer son retour.
Déposant son panier sur le sol, l’homme soupira et s’apprêta à profiter de quelques instants d’un repos bien mérité après une longue journée.
« Où as-tu trouvé cette belle bouilloire chagama en fer ? Elle est absolument splendide avec son délicat décor. Comment as-tu pu t’acheter un tel objet précieux ? demanda la femme.
– Je ne l’avais jamais vue auparavant ! rétorqua son mari au comble de la stupéfaction. D’où sort-elle ?
– De ta hotte, juste là, par-dessus toutes les autres marchandises ! », indiqua la femme.
Saisissant la bouilloire, le colporteur s’étonna à la fois de sa remarquable qualité et du fait qu’elle venait de son panier. Il pensa qu’il devait s’agir d’une sorte de bénédiction accordée par les dieux et fut certain de pouvoir la revendre à un très bon prix.
Cette nuit-là, il entendit des bruits étranges dans la maison, et l’explication qui lui parut la plus plausible fut qu’il était plongé dans un demi-sommeil, en train de rêver, ou bien que son esprit lui jouait des tours.
Le lendemain matin, il emporta la bouilloire au village et, disposant sa marchandise sur un morceau de tissu, il plaça le magnifique objet bien en évidence au milieu.
« Vous ne trouverez aucune bouilloire chagama de cette qualité dans toute la région ! Qui veut la bouilloire idéale pour préparer le meilleur thé qui puisse exister ? », criait-il.
Il ne s’écoula pas longtemps avant que le prêtre du temple local de Morin-ji s’approche et se penche pour observer la bouilloire en s’exclamant : « Voilà vraiment un objet exceptionnel, d’excellente facture. Je vais le prendre. »
Ils s’entendirent sur le prix : le marchand fit une bonne affaire dans la mesure où il n’avait rien déboursé pour la bouilloire.


Alors qu’il s’en retournait vers le temple, le prêtre songeait au bon thé que sa nouvelle acquisition lui permettrait de confectionner. Sans doute convierait-il ses disciples et les autres moines à le déguster lors d’une cérémonie rituelle.
Dans l’après-midi, le prêtre fit exactement ce qu’il avait décidé. Il balaya lui-même les alentours de la maison de thé, puis il suspendit au mur un rouleau avec une éminente formule calligraphiée sur laquelle il souhaitait que ses élèves réfléchissent, et il commença enfin à allumer les braises. Avec le thé matcha prêt à infuser, il fit chauffer la bouilloire et s’assit tranquillement, en cherchant la paix de l’esprit.
Sa concentration fut perturbée par un mouvement soudain et un bruit en provenance du foyer.
« Aïe, aïe, aïe ! C’est chaud ! C’est chaud ! », hurlait la bouilloire qui avait sauté hors du feu et affichait désormais une queue, quatre pattes et le museau d’un tanuki.
« Aaaaah ! », cria le prêtre avec effroi. « Un monstre-bouilloire ! »
Entendant les hurlements de leur maître, les disciples accoururent dans la maison de thé.
« Que se passe-t-il, maître ? »
« La bouilloire, la bouilloire ! », lança-t-il avec agitation.
Il désigna alors l’ustensile du doigt, mais constata que ce dernier n’était rien d’autre qu’un superbe objet, sans plus.
« Qu’y a-t-il, maître ? », demanda l’un des moines avec perplexité.
« Non, rien, tout va bien. J’ai dû m’assoupir et faire un rêve étrange », répondit le prêtre.
Il remit la bouilloire à chauffer et poursuivit ses préparatifs. Mais l’objet ne tarda pas à laisser réapparaître le museau d’un tanuki, suivi d’une queue et de quatre pattes. Les moines assistèrent bouche bée à la métamorphose qui se déroulait sous leurs yeux.
« Oh, mon pauvre derrière ! Tu me brûles, c’est trop chaud ! », se plaignit le tanuki-bouilloire en sautant de nouveau hors du feu.
Les tanuki yōkai sont également réputés pour leur aptitude à changer de forme. Cette créature s’était transformée en une superbe bouilloire pour venir en aide au pauvre colporteur, mais n’avait pas imaginé un instant qu’elle pourrait se retrouver à un moment donné sur des charbons ardents.
« Mon nom est Bunbuku Chagama », déclara le tanuki en guise de présentation.
En expliquant la situation aux moines stupéfaits réunis dans la maison de thé, la créature promit de se rendre utile, mais les pria de ne plus lui infliger de brûlures. Le prêtre fit de son mieux pour se montrer compréhensif et bienveillant, mais il regrettait que la cérémonie ait été ainsi gâchée et il commença à soupçonner le marchand ambulant de l’avoir roulé.


Le lendemain, il rapporta le tanuki-bouilloire et raconta au colporteur ce qu’il s’était passé, en exigeant d’être remboursé. Le marchand eut du mal à le croire, mais le tanuki fit son apparition et confirma le récit du prêtre, au grand désarroi du marchand et de son épouse. Ayant déjà dépensé l’argent pour s’offrir des mets exquis et de nouveaux habits pour sa femme et lui, le marchand se retrouva sans un sou, encore plus pauvre qu’avant d’avoir porté secours au tanuki dans la forêt moins d’une semaine auparavant.
Alors qu’il gémissait et se demandait à voix haute comment il ferait pour nourrir son foyer, la créature eut une idée pour aider une fois de plus le gentil colporteur.
« Je suis le roi du divertissement : je sais chanter, danser, et même faire le funambule ! Je pense être le seul tanuki-bouilloire au monde capable de telles acrobaties. Beaucoup de gens voudront sûrement payer pour me voir ! »
« Tu es incontestablement le seul tanuki-bouilloire dans les parages ! », lança le marchand en commençant à saisir le plan de Bunbuku Chagama. Avec son épouse, il installa plusieurs paravents et une pancarte annonçant le spectacle devant leur demeure, puis il informa tous les passants qu’un événement à ne manquer sous aucun prétexte aurait lieu le soir même avec la plus incroyable bouilloire qui eut jamais existé.
La perspective d’observer la plus extraordinaire des bouilloires ne sembla cependant pas revêtir un très grand intérêt, et deux personnes seulement payèrent pour assister à la première représentation. Mais voir Bunbuku Chagama danser et chanter les remplit d’enthousiasme. Leur moment préféré fut quand le tanuki ouvrit un parapluie wagasa et évolua en équilibre sur un fil, en exécutant moult sauts et pirouettes.
Le lendemain soir, presque tous les habitants du village et des fermes voisines se précipitèrent au spectacle. Nombre d’entre eux revinrent le jour suivant, avec les villageois des environs car la rumeur n’avait pas tardé à se répandre. Bientôt, tout le monde entendit parler du tanuki-bouilloire qui dansait et chantait, et l’on vint de loin pour être témoin d’un tel prodige. Le spectacle fit aussi la tournée des propriétés des nobles et des daimyos qui déboursèrent une fortune pour admirer Bunbuku Chagama. Pour les riches et influents samouraïs des provinces environnantes, accueillir l’une des représentations du tanuki-bouilloire au sein de leur domaine devint un symbole de prestige.


En l’espace de quelques mois, le colporteur et sa femme gagnèrent plus d’argent qu’ils n’auraient espéré en obtenir dans leur vie entière. Ils firent reconstruire leur maison, sans rien d’exagéré ou d’extravagant, mais avec tout le confort nécessaire. Ils achetèrent de nouveaux habits et goûtèrent à des plats qu’ils n’avaient jamais pu s’offrir auparavant, leur capital s’avérant très peu entamé par ces dépenses.
Le marchand ambulant nota néanmoins que Bunbuku Chagama ne semblait plus heureux. Il était désormais fatigué de se produire, son exubérance initiale avait disparu et il était même tombé du fil à deux reprises au cours des spectacles.
« Que se passe-t-il, Bunbuku Chagama ? », lui demanda un soir le colporteur au terme d’une autre représentation ayant fait salle comble.
« Pour être franc, ces spectacles sont exténuants. Ce n’est ni mon habitat ni mon comportement naturel », répondit-il avec réticence.
Le marchand déclara que grâce à lui, sa femme et lui possédaient déjà bien plus que ce dont ils avaient besoin.
« Pourquoi ne retournes-tu pas vivre dans la forêt comme un simple tanuki ? Tu y serais sans doute heureux.
– J’ai été si longtemps une bouilloire que je crains ne pas pouvoir changer maintenant. J’ai peur de demeurer prisonnier de cette apparence.
– Mais c’est terrible ! Qu’ai-je fait de toi ? s’exclama le marchand.
– Ne t’inquiète pas, j’aime assez ce que je suis, mais retourner au temple me ravirait. Cet endroit était si calme et paisible, j’adorerais passer mes journées là, installé quelque part sur une étagère. Je pourrais peut-être demander chaque jour un peu d’eau et de nourriture, mais plus question de charbons ardents ! », déclara Bunbuku Chagama.
Après avoir remercié le tanuki-bouilloire pour tout ce qu’il avait fait pour eux, le colporteur et son épouse le rapportèrent au prêtre en expliquant leur démarche et en insistant sur le souhait formulé par Bunbuku Chagama de vivre au temple.
Le prêtre avait évidemment entendu parler des spectacles, et le nom de Bunbuku Chagama lui plaisait beaucoup car il signifie « le bonheur qui bouillonne comme une bouilloire ». Il promit de ne plus jamais le placer sur le feu et de lui donner quotidiennement à boire et à manger.
