Séance 5 – Albert Londres – Pêcheurs de perles (Séance du vendredi 26 juin)

Objectif : je découvre une enquête d’Albert Londres sur les pêcheurs de perles à Bahreïn (1931)

Loulou signifie la “perle“ en arabe. En 1931, la perle était aussi rare que le diamant et constituait l’unique richesse de l’archipel de Bahreïn, dans le Golfe Persique.

Albert Londres dévoile la face cachée de ce miracle économique : la pêche à la perle est un métier pénible et dangereux. Un poids accroché au pied, les plongeurs descendent en apnée jusqu’à plus de dix mètres de profondeur pour décrocher les perles.

 la perle, bave salée, vain objet de parade, joie puérile pour les femmes, peine inhumaine pour les hommes. 

Albert Londres

Un métier dangereux

Leur équipement consiste en une pince de bois pour le nez, un couteau plat et un panier tressé cerclé de bois. Les dangers sont nombreux : attaques de requins, poissons-scies, raies venimeuses, poissons électriques, mais aussi accidents de décompression. Tympans éclatés, poumons abîmes, aveugles, crachant du sang, les pêcheurs ressemblent à des vieillards à 30 ans. La pêche est une loterie. Il faut en remonter des centaines à la surface avant de trouver une seule perle.

La perle, richesse de bahreïn

Bahrein n’existe que par les lou-lou. On ne construit de bateaux, on ne coud de voiles, on n’ouvre de boutiques, on ne s’agite, on ne part en mer, on ne revient à terre, on ne met les mains dans ses poches, on ne les sort, on ne les remet que pour la perle. 

C’est la reine : chacun la sert.

Le cheikh en vit. Sans la perle, pas d’argent, pas d’importations, pas de droits de douane, seule ressource du trésor. Sans elle, pas de commerce, pas de spéculations, pas d’usure… Pas de riz pour les pêcheurs, pas de lévriers bleus pour le sultan. Cinq cents bateaux immatriculés… Quinze mille plongeurs numérotés. Tous les mâles du pays ont la pince au nez ou le petit nœud de calicot rouge à la main.


Voilà sept ans, Bahrein était aux Bédouins, la mer entrait dans la ville, les maisons entraient dans la terre ; c’était inhabitable. La capitale des perles tenait le milieu entre un marché de cacahuètes et un campement d’hommes sous-marins. 

Aujourd’hui, sur la partie arrachée à la mer, des immeubles de quatre étages attendent d’avoir des toits, des portes et peut-être des fenêtres ; des tonneaux d’arrosage, dignes de grands boulevards, essayent en vain de forcer les ruelles ; quant à l’électricité, qui n’a, ici, que trois mois d’âge, on comprendra qu’elle ne marche pas toute seule !

Venant d’Arabie, de Perse, des Indes, voici les acheteurs : les towasha, chacun revêtu de son costume national, l’Hindou aux cuisses nues relevant de deux doigts dégoûtés le pan de sa fine chemise ; l’Arabe grêlé, son double boudin de laine couronnant son front ; le Persan avec sa casquette de bazar. Ils palpent les perles, en mordent quelques-unes, les contemplent dans le creux de leur main, les font sauter, les déposent sur la table, se lèvent pour les regarder de loin, les reprennent, mettent le nez dessus. On dirait qu’ils les sentent.

Quelques pistes de lecture …

Pourquoi la perle est-elle si importante à Bahreïn ?

Le calvaire des plongeurs

Les plongeurs ont à lutter :

Contre la scie : abou seyaf. C’est un poisson menuisier qui porte au bout du museau une double scie de quinze à vingt dents. Blessures béantes, Trois bras coupés en 1930.

Contre la raie : lor-ma. La lor-ma a le dos hérissé d’une épine venimeuse. Les plongeurs mettent parfois le pied dessus, ou la main. Le membre piqué enfle sans mesure. Il faut l’amputer. Cette année, le plongeur Fakro a refusé l’opération. Il voulait conserver sa main, la droite, celle qui décolle les huîtres. Il est mort.

Contre les poissons électriques, les mêmes que ceux de la mer Rouge, le dol et le loethi Leur décharge, au contact de la chair, produit une brûlure profonde. 

Contre le requin : your-your. Sur les bancs où les requins sont signalés, les hommes plongent revêtus d’une longue chemise noire : la descente aux enfers.

La profondeur moyenne des plongées est de huit mètres. Selon les circonstances, certaines plongées atteignent jusqu’à vingt-cinq et trente mètres. J’ai vu des hommes… Mais ce sera pour tout à l’heure. Le temps de la plongée tourne autour d’une minute et demie. Quelques-unes durent deux minutes et demie.

Aucun engin mécanique.

Entassés sur des booms toujours trop petits, les plongeurs dorment côte à côte pendant trois mois, ne tenant pas plus de place qu’un mort. Ils mangent des dattes, du vermicelle, du poisson. 


Tous souffrent de maux d’oreilles. La perforation du tympan est générale. D’ailleurs, ils attendent l’accident avec impatience. Tant que les plongeurs ne sont pas sourds, on ne les considère pas comme étant de classe.

Sous la pression de l’eau, les vaisseaux de leurs poumons se rompent. Beaucoup remontent, du sang leur sortant par le nez, par les oreilles. La bronchite aiguë est leur lot commun.

Les troubles cardiaques sont nombreux.

Les aveugles… vous savez déjà ! Il est vrai que la cécité, on peut bien le rappeler, n’est pas un empêchement au métier de plongeur.

Leur santé, leur avenir, leur malheur n’intéressent personne. Les nakudas sont indifférents à l’hécatombe. Pendant le rôss, les hommes qui saignent n’ont pas droit au repos. La mer est un peu rouge autour du boom, c’est tout.

Quelques pistes de lecture …

Que risquent les pêcheurs de perles ?

À la rencontre des “vieux” pêcheurs de perles

J’ai couru Bahrein, sur ses deux îles. Je ne cherchais pas les jeunes, ceux qui tiennent encore — ils étaient en mer, sur les bancs — mais les vieux seulement, ceux de vingt-huit, vingt-neuf ans. J’en ai trouvé dans les souks, assis parmi les mouches, et toussant.

— Bonjour, ami, prends cette petite roupie. Ses yeux s’éclairaient.
— Alors, tu n’as pas une perle à me vendre, une toute petite ?
Il n’en avait pas.
— Quel âge as-tu ?
Il avait trente ans.
— Et tu as plongé longtemps ?
— Treize ans.
— Et maintenant, tu ne peux plus ?
Il montrait sa poitrine qui lui faisait mal. Il nous expliqua qu’il était tombé malade un peu tôt. Son fils, trop jeune, ne plongeait pas. Alors, il mendiait. Son père avait vécu beaucoup plus longtemps que lui : jusqu’à quarante ans.
— Mais tu n’es pas mort encore, lui dîmes-nous !
— C’est vrai ! fit-il bien étonné.


Les blessés de la perle ne manquent pas. On vous en montre à chaque instant. On n’a qu’à s’arrêter.

Des aveugles passaient, les uns tâtonnant du bâton, les autres guidés par des enfants.

Une pensée pour eux tous, mesdames, en accrochant votre collier. 


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Pourquoi les pêcheurs de perles vieillissent-ils si vite ?

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