Objectifs : 1/ comprendre ce qu’est une tirade 2/ découvrir une des tirades les plus connues du théâtre français

La tirade du nez est le nom couramment donné à une célèbre tirade située dans le premier acte (scène IV) de la pièce Cyrano de Bergerac du dramaturge français Edmond Rostand.

Qu’est-ce qu’une tirade ?

Une tirade est un long développement récité sans interruption par un personnage de théâtre.

Provoqué par le vicomte de Valvert qui se moque de son nez proéminent, Cyrano se lance dans cette tirade : il montre à Valvert par vingt exemples successifs que l’insulte qui lui a été faite manquait d’esprit et qu’on aurait pu la formuler de bien d’autres manières, et avec davantage de talent :

« Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton (…) »

À l’issue de la tirade, Valvert ne parvient à répondre que par de piètres insultes, le traitant de « Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule » puis de « bouffon » et enfin de « poète » ; un duel à l’épée s’ensuit, gagné par Cyrano (qui ridiculise donc complètement son provocateur)

Cette scène souligne à la fois l’extrême susceptibilité du personnage de Cyrano, mais aussi son éloquence, sa culture, son humour et son grand sens de l’autodérision.

Film de Jean-Paul Rappeneau

De 13:40 à 22:58

EXTRAIT DE CYRANO DE BERGERAC

Cyrano, qui avait interdit à l’acteur Montfleury de monter sur scène, a interrompu la représentation. Le spectacle n’est plus sur scène, mais dans la salle. Et ce n’est pas du goût de tout le monde …

DE GUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
Mais à la fin il nous ennuie !

LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les épaules.
Il fanfaronne !

DE GUICHE.
Personne ne va donc lui répondre ?

LE VICOMTE.

Personne ?…
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !…
(Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.)
Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.

CYRANO, gravement.
Très.

LE VICOMTE, riant.
Ha !

CYRANO, imperturbable.
C’est tout ?…

LE VICOMTE.
Mais…

CYRANO.
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, — par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »

— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié.
Vicomte, laissez donc !

LE VICOMTE, suffoqué.
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

CYRANO.
Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.

LE VICOMTE.
Mais, monsieur…

CYRANO.
Je n’ai pas de gants ?… La belle affaire !
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire !
— Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun :
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.

LE VICOMTE.
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !

CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter.
Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
De Bergerac.

  1. Fanfaronner : exagérer son courage par ses paroles ou son attitude.
  2. Trait : mot d’esprit
  3. Fat : médiocre mais satisfait de lui-même
  4. Hanap : grande coupe à boire
  5. Péninsule : très grande presqu’île

Compréhension de texte

1 – Que promet le Vicomte à de Guiche lorsqu’il dit : « Je vais lui lancer un de ces traits ! » ? Est-ce un succès ?

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Merci pour ta réponse !

2 – En quoi la réponse de Cyrano consiste-t-elle ? Que parvient-il à démontrer ?

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Merci pour ta réponse !

3 – En quoi cette tirade est-elle une belle illustration de la langue française ? Citez des mots ou des phrases pour le prouver.

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Merci pour ta réponse !

JEU THÉÂTRAL (SEUL OU EN BINÔME)

Exercez-vous à dire la tirade avec expressivité (en alternant les répliques si vous êtes en binôme)

TRAVAIL D’ÉCRITURE

Inventez à votre tour des insultes à l’encontre de Cyrano sur un autre ton (colérique, protecteur, méprisant, séducteur, etc)

Arthur barut a écrit …

Mystique : Que faire pour l’avoir. Hein ! Sans mentir.
Quels sorts grâce à ce nez peut-on obtenir ?

Policier : Monsieur, tout cela est-il légal ?

Fêtard : Monsieur, ici quel masque portez-vous ?
Ce n’est pas un masque? Euh… Bah si… êtes-vous fou ?

Soûl : C’est une nouvelle bouteille, que dis-je,
C’est un nouveau tonneau, que vous nous montrez là !

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